technique

Marionnettes sur eau

Pays

Viet Nam

Les marionnettes sur eau, en tant que genre, n’ont subsisté qu’au Vietnam. Les représentations sont assurées par des marionnettistes professionnels (Théâtre national de Marionnettes du Vietnam, Nhà Hát Múa Rối Quốc Gia Việt Nam et par la compagnie de Théâtre de Marionnette sur eau Thang Long, Nhà Hát Múa Rối Thăng Long à Hanoï) qui, habitués des tournées internationales, emploient des femmes et des hommes formés par des académies et accompagnés par des musiciens chevronnés.

Ces marionnettistes manipulent des figures minutieusement sculptées, hautes de 50 centimètres environ, qu’ils tiennent par des baguettes de bambou et animent par une transmission mécanique.

Les manipulateurs, immergés dans l’eau jusqu’à la poitrine, sont dissimulés par un décor de temple, recouvert d’un rideau de bambou. Ils jouent une série d’interludes mettant en scène des épisodes mythologiques ou des situations de la vie villageoise, qui présentent la nation vietnamienne sous un jour humoristique. Leurs spectacles sollicitent des éléments de la riche tradition des phuong, sociétés secrètes de villageois  marionnettistes du delta du fleuve Rouge, qui exerçaient leur art lors des fêtes religieuses ou profanes.

Dans les années quatre-vingt, le folkloriste Nguyen Huy Hong remarqua que huit villages possédaient des troupes actives qui perpétuaient l’art des phuong qu’elles avaient hérité du passé. Cet art est peut-être né dans l’Asie du Sud-Est de la riziculture irriguée, à moins qu’il ne soit venu de Chine, où l’on trouve les plus anciennes mentions de marionnettes sur eau. Aujourd’hui, cependant, c’est au Vietnam que viennent se former ceux qui veulent pratiquer cet art, comme la troupe des Carter Family Marionettes de Seattle (États-Unis) ou Theodora Skipitares de New York.

Un passé chinois

La littérature chinoise apporte le témoignage d’un art ancien de la marionnette sur eau, shui kailei si (shui, « eau » ; kailei, « marionnette » ; si, « jouer »). Bien que les aspects techniques n’en soient pas explicités, certains commentateurs pensent que les marionnettes sur eau à l’époque de l’empereur Yangdi (605-617) étaient mécaniques. Une description de 1119 mentionne des marionnettistes qui, invisibles sur un bateau mû par un rameur, présentaient des pêcheurs tirant des poissons de l’eau, ainsi que des personnages jouant à la balle ou dansant au son d’une musique et de chants. Le mode de manipulation n’est pas expliqué, mais il est clair que l’animation se faisait à distance, par un mécanisme dissimulé sous la surface de l’eau.

Une autre description, de 1640, parle d’une mare aménagée, dont une partie était masquée par un rideau de soie cachant les marionnettistes à la vue des spectateurs. Ceux-ci faisaient surgir de sous le rideau des figures de bois, dont on ne voyait que le torse au-dessus de la surface. Sous la surface, en revanche, la marionnette se réduisait à une pièce de bois aplatie à laquelle était assujettie une tringle de bambou horizontale dont le manipulateur, derrière son écran, manœuvrait l’extrémité. Les personnages, appartenant à la littérature classique du temps, étaient hauts de 60 centimètres environ, couverts d’une laque épaisse et brillamment colorée. Puis, à partir du XVIIIe siècle, les sources chinoises ne mentionnèrent plus les marionnettes sur eau.

Une histoire vietnamienne

Il semble que les marionnettes sur eau aient toujours été présentes au Vietnam, où elles portent le nom de mua roi nuoc (mua, « danse » ; roi, « marionnette » ; nuoc, « eau »). La mention la plus ancienne est une inscription datée de 1121 dans la pagode Doi (province de Ha Nam) décrivant la représentation donnée à l’occasion de l’anniversaire du roi Ly Nhan Tong (Lý Nhân Tông, 1066-1127), où l’on pouvait voir nager une tortue et danser des fées, ce qui est très proche des spectacles visibles au début du XXIe siècle.

Une scène pour théâtre sur l’eau datant de la période tardive (Dynastie Le, 1533-1708) existe encore sur le lac de Long Tri, en face de la pagode Thay (province de Thai Binh), où les spectacles, qui font partie des fêtes du temple, n’ont pas cessé.

Les poupées anciennes sont rares, en raison de l’humidité du climat, mais la pagode Keo et les troupes de Thai Binh ont conservé des figures de la fin du XIXe siècle ou du début du XXe, hautes de 30 à 40 centimètres et dotées de mécanismes qui leur permettent de bouger les bras.

Les piscines portables ont été utilisées dès les années trente, mais des années quarante (Deuxième Guerre mondiale) à la fin de la guerre du Vietnam (1975), la tradition faillit périr. Néanmoins, des artistes de village, formés dans les anciennes sociétés phuong, transmirent dans les années soixante-dix leurs secrets aux marionnettistes professionnels urbains et contribuèrent à la création de la version contemporaine du théâtre de marionnettes sur eau. Au début du XXIe siècle, les marionnettistes continuaient à manipuler les figures laquées et colorées au moyen de longues baguettes de bambou cachées dans l’épaisseur trouble de l’eau.

Les spectacles modernes sont accompagnés par la musique du répertoire de cheo (opéra populaire). Les instruments comprennent une cithare à seize cordes (dan tranh), un violon à deux cordes (dan nhi), une flûte (sai), un luth en forme de lune (dan nguyet), des tambours (trong), des cliquettes. Le spectacle, qui dure une heure, est une succession de numéros brefs (de une à sept minutes). Le début est marqué par l’apparition des drapeaux autour de l’espace scénique. Puis Têu, le bouffon descendu du ciel, présente le spectacle. Suivent des scènes allègres et nostalgiques de vie quotidienne au village, dont la tension culmine dans une scène de bataille opposant soudards chinois et vietnamiens jaloux de leur indépendance. Après la victoire des villageois, une scène nautique montre, par exemple, le héros légendaire Le Loi restituant l’épée de la victoire à la Tortue d’or (la scène se passe à Hanoï, précisément au lac de l’Épée rendue). Le dénouement présente les fées et les quatre animaux sacrés (lion, tortue, dragon et phénix) et leurs promesses de prospérité. On retrouve là un reflet de l’histoire récente du pays, passé d’une ruralité plus ou moins idyllique à une guerre d’indépendance victorieuse.

Dispositif technique

Les marionnettes sur eau constituent une technique de manipulation équiplane unique au monde. L’aire de jeu est semi-centrale puisque les spectateurs sont placés devant et sur deux des côtés de la pièce d’eau qui peut mesurer 15 mètres de long sur 10 mètres d’ouverture. Les bassins transportables utilisés pour les représentations à l’étranger ont des dimensions qui ne sont pas inférieures à 30 mètres carrés.

Une pagode, richement décorée, tient lieu de fond de scène et abrite les manipulateurs, l’orchestre, les récitants, les chanteurs et la régie des marionnettes, en tout une quinzaine de personnes. Cette structure sur plan rectangulaire en forme de temple à deux toitures superposées peut être construite en maçonnerie, en bois ou en bambou. Traditionnellement, trois espaces y prennent place. L’espace central, buông tro, est réservé aux manipulateurs qui sont immergés jusqu’à la taille. Ils sont dissimulés du public par des rideaux suspendus qui affleurent l’eau. Faits de fines lattes de bambou à claire-voie, ils permettent aux opérateurs de procéder aux entrées et aux sorties des personnages, de voir et de diriger la manipulation de leurs marionnettes. De chaque côté se trouve une estrade hors de l’eau, dévolue l’une à la musique, l’autre à la régie. Ces estrades techniques, cachées du public, peuvent aussi se trouver derrière le buông tro.

Les marionnettes sont en bois de figuier, relativement léger, et peintes de couleurs vives avec une peinture végétale à base de résine. Elles sont la plupart du temps sculptées dans une seule pièce de bois. Les personnages surmontent le socle immergé, à la fois contrepoids et flotteur, qui les maintient en équilibre au-dessus de l’eau. Elles mesurent en moyenne 50 centimètres de haut ; certaines atteignent 1 mètre. Des groupes de figurines peuvent être de taille plus modeste. Les plus simples sont manipulées à l’aide d’une perche horizontale de bambou longue de 3 à 4 mètres et enfoncée dans le socle de la marionnette immergée, afin de ne pas être vue du public. Si certaines parties de la marionnette doivent bouger, comme c’est le cas pour les bras de Têu, le personnage de clown principal, des fils (métalliques, de lin, de soie enduite de cire ou maintenant de nylon) passent à l’intérieur du corps, traversent le socle puis courent tout le long du bambou jusqu’à la main du manipulateur. Parfois, plusieurs bambous horizontaux servent à manipuler un seul personnage monté comme une marionnette à tiges. C’est le cas pour des danseuses qui n’ont ni socle, ni jambes mais une robe en tissu et une tige verticale fichée à l’extrémité de la perche principale pour animer le corps. Une tige verticale, qui pivote librement dans la perche de bambou, stabilise les animaux sans socle, qui ont tendance à s’agiter fortement dans l’eau, et leur donne plus de mobilité. Cette tige est alors équipée d’une sorte de gouvernail installé en sa partie inférieure. D’autres marionnettes, qui doivent tourner sur elles-mêmes, sont montées elles aussi sur une tige verticale et animées selon le principe mécanique « bielle-manivelle », qui transforme le déplacement alternatif en mouvement circulaire grâce à une ou deux tiges horizontales de bambou. Des dragons cracheurs d’eau ou de feu, des serviteurs qui apportent aux personnages de marque des offrandes (bouquets, friandises, alcool de riz et bétel) sont parfois attachés à des câbles en boucle montés sur des poulies horizontales fixées au fond, ce qui permet de les déplacer, en aller et retour, selon le même chemin.

Des scènes de joutes, de batailles navales, de danses, de défilé, etc., requièrent une technique plus complexe où il n’est plus question de perches de bambou mais de câbles tendus entre des pieux plantés dans le fond de l’eau (pour le trajet) et de fils attachés aux parties mobiles des marionnettes (pour l’animation). Ces fils, affectés chacun à une fonction, sont réunis à une sorte de clavier, placé à l’intérieur du buông tro, à disposition des marionnettistes.

(Voir Vietnam.)

Bibliographie

 

  • Dolby, William. “The Origins of Chinese Puppetry”. Bulletin of the School of Oriental and African Studies. Vol. XLI, No. 1. University of London, 1978.
  • Foley, Kathy. “The Metonomy of Art: Vietnamese Water Puppetry as a Representation of Modern Vietnam”. The Drama Review. Vol. XLV, No. 4, Winter 2001, pp. 129-141.
  • Golygina, K.I. Kitayskaya proza na poroge srednevekovya [La Prose chinoise au seuil du Moyen Âge]. Moscow, 1983. (In Russian)
  • Jones, Margo. “The Art of Vietnamese Water Puppetry: A Theatrical Genre Study”. PhD Diss. University of Hawai’i 1996.
  • Nguyen, Huy Hong. “Puppetry”. Vietnamese Theatre. By Dinh Quang et al. Hanoi: Thê Giói Publishers, 1999, pp. 135-152.
  • Nguyen, Huy Hong. Nghe tuatmua roi nu’o’c”. Hanoi: Thai Binh, 1977.
  • Nguyen, Huy Hong, and Trung Chinh Tran. Vietnamese Traditional Water Puppetry. Hanoi: Thê Giói Publishers, 1996 ed. (1st ed. 1992).
  • Pimpaneau, J. Des poupées à l’ombre. Paris: université Paris VII, Centre de publication Asie orientale, Paris, 1977.
  • Tran, Trung Chinh. Vietnamese Traditional Water Puppetry. Hanoi: Thê Giói Publishers, 1996 ed. (1st ed. 1992).
  • Tran, Van Khe. Marionnettes sur eau du Viêt-Nam. Paris: Maison des culture du monde, 1984.